Bons vœux 2025

Noël, quelle histoire !

Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Vous y croyez-vous ?

 

Qu’un dieu décide de venir sur terre, pourquoi pas, s’il aime les femmes et le vin ? Faut-il toutefois qu’on s’ennuie ferme là-haut. Venir ici, dans ce bas monde où on passe son temps à se battre et à souiller la terre ? Il n’y aurait donc rien de mieux dans le multivers ? Serions-nous le meilleur des mondes possibles, comme le pensait Leibnitz ?

 

Soit. On dit qu’il est quand même venu. Et puis dans le fond, oui, pourquoi pas ? C’est vrai qu’il y eut des précédents : là, dans le pays du bleu et du blanc, Zeus et sa clique, ici, dans nos forêts sauvages et envoutantes, Kernunos le Grand Cornu, plus loin, au pays des éléphants et de la jungle profonde, Krishna, le joueur de flûte, ailleurs encore, de l’autre côté de l’océan, Quetzalcoatl le Serpent à plumes, l’inventeur du célèbre Pulque.  

 

Mais bon, il ne faut pas exagérer. Celui dont on parle serait sorti du ventre de sa mère. M’enfin ! Est-ce bien sérieux ? Une femme aurait engendré un dieu ? Oui, je le sais. Encore une fois, pas de quoi s’en étonner, rien de très neuf sous le soleil : Adisesa, le Seigneur des Serpents, le Serpent cosmique sur lequel repose Visnu, aurait lui-même choisit la femme qui allait l’engendrer dans un corps d’homme afin de devenir Patanjali - celui-là qui écrivit les sutras du yoga. Oui, mais lui, Patanjali, il né d’emblée adulte, même s’il surgit d’un bond dans la main de sa mère.

 

Ici, rien de tout cela. Ce dieu serait né comme n’importe quel enfant. Pire, on précise qu’il n’aurait pas compris de suite qu’il était un dieu. A bien réfléchir, tant mieux. Un enfant roi, c’est déjà l’enfer, un divin enfant, vous imaginez ! C’est vrai, non. Vous le voyez à l’école ? Un élève surdoué qui sait tout et qui fait la leçon à tout le monde ! Une sorte de Schtroumpf à lunette métissée d’Hermione Granger.  

 

En fait, sur cette question, rien n’est tout à fait clair : le savait-il ou ne le savait-il pas qu’il était un dieu ? L’Evangile de l’enfance selon Thomas relate des faits étranges. On y apprend que le p’tit Jésus faisait s’envoler des pigeons d’argile. Mais on y lit aussi que, d’un mot, il tua un enfant sous le coup de la colère. Cela devait être facile aux réunions de parents !

 

Bon passons. Il est né. Mais où est-il né ? Dans un château, comme fils de roi et de reine ? Non, que nenni ! Il est né dans une étable ! Son couffin était une mangeoire ! Il est né entre un âne et un bœuf ! Sans doute parce que ses parents n’avaient pas de quoi se payer une chambre. Sans doute parce qu’ils étaient obligés de se soumettre à l’arbitraire du pouvoir en place et qu’ils n’ont pas pu ne pas obéir à la contrainte du recensement. Allons donc, un dieu va-nu-pieds ! Un dieu soumis ! Pour en arriver là, Il avait sûrement dû perdre un pari là-haut en jouant avec ses autres amis dieux. Ce sont sans doute eux qui se sont déguisés en Rois mages pour se marrer un coup.  

 

D’accord, poursuivons. Il est né comme n’importe quel marmot. Et quoi, il aurait accepté d’en passer par tout ça, par tout ce processus de maturation lent et pénible : les rots, les pipis au lit, les crampes intestinales, le besoin de câlins, les doudous, les caprices, les colères, les baffes éducatives, les dents de lait, le complexe d’Œdipe, la découverte de la différence des sexes, … ? Tout, sans exception. Tout sans quoi, il ne se serait pas réellement incarné. Tout, sans quoi il aurait triché avec les siens là-haut comme avec nous ci-bas. Faut le reconnaître, rien que pour cela, il est méritant !

 

Ensuite on dit qu’il aurait grandi. Certains racontent qu’il aurait voyagé car il était en quête. Mais en quête de quoi ? de la vérité ? de la raison d’être de l’univers ? de la raison de son existence ? Bon admettons, il aurait vécu les tourments de l’adolescence. Il aurait cherché comme tant d’ados un Grand Autre afin de se décharger sur lui du poids de son existence. C’est vrai que sa culpabilité devait être énorme, puisqu’à cause de lui plusieurs enfants innocents ont péri. Quel karma ! Vous imaginez : porter sur ses épaules la mort des autres rien que parce qu’on est né, rien que parce qu’on existe !

 

Serait-ce pour cette raison qu’il se serait dit que ce Grand Autre pourrait attendre quelque chose de lui ? Heureusement qu’il n’a pas été enrôlé dans une mouvance radicalisée. Vous imaginez l’affaire, un dieu terroriste !

 

Certains prétendent qu’il aurait quand même flirté avec des radicaux, qu’il se serait frotté aux esséniens et qu’il se serait lié d’amitié avec un ermite un peu fou, vivant dans le désert en se nourrissant que de sauterelles et de miel. Un marginal qui finira mal, par ailleurs. Oui, pourquoi pas ? Quel ado un peu idéaliste et un peu perdu n’en ferait pas autant ?

 

Ce qui sûr, c’est qu’il s’est mis en tête qu’il fallait nous parler de Dieu. Non pas nous parler de dieux, mais nous parler de Dieu, de ce Dieu unique avec qui il disait converser de cœur à cœur. Certains affirment encore qu’il aurait guéri des gens tout en fréquentant des drôles. D’autres, qu’il aurait dit être le fils de Dieu. En tout cas, il est certain qu’il a défié tous ceux qui déifiaient l’ordre du monde. Sa conviction l’a conduit à la mort. On raconte qu’il aurait été ressuscité et que des témoins le certifient.

 

Quelle drôle d’histoire que cette histoire d’un dieu qui serait venu pour nous parler de Dieu son Père et qui en serait mort. Vous y comprenez quelque chose, vous ? Sincèrement, vous y croyez ?

 

Moi, la chose que je comprends avec certitude, c’est pourquoi cette histoire fait couler tant d’encre. Et pourtant, à chaque Noël, c’est pareil. On fait comme si cela allait de soi. On célèbre Noël.

 

Oui, mais encore ? que fête-t-on en réalité ? Entre les érudits qui expliquent qu’il y va de l’ancestrale fête de la lumière et les sentimentaux qui y voient l’occasion de se retrouver en famille, entre les fidèles qui fêtent la naissance de leur Sauveur et les mécréants qui n’y voient qu’obscurantisme, entre ceux qui préfèrent la symbolique du Père-Noël et ceux qui s’opposent à tout paternalisme, il ne reste pas grand-chose à mettre en commun et à fêter. Une bûche, peut-être ? non, car c’est sans compter les végétaliens ! Noël rassemble tout autant qu’il ne divise. Ne resterait-il, dès lors, pour être en paix les uns avec les autres que la notion de fête ? Certainement pas, car c’est aussi en période de Noël qu’il y a une augmentation du taux de suicide. Et puis quoi la fête ? la fête pour la fête ? Vous y croyez à ça ? On va où avec ça, si ce n’est en Absurdie (ce monde étrange d’où vient Olivier Rameau) ? On dirait du Becket, du Monty python et du Goscinny/Uderzo - dans Astérix et les Normands, on y lit, en effet, qu’à la table d’Odin on sert le nec-plus-ultra « de la crème à la crème » !

 

Je ne vais pas en ajouter une couche. Cette année, je vous propose un jeu que vous pourrez jouer le soir de Noël ou le lendemain - ou quand vous voulez en fait. Tout le monde peut y jouer, qu’on soit croyant ou pas, qu’on croit en un autre dieu ou pas, qu’on nomme Dieu différemment ou pas. On peut y jouer seul ou à plusieurs. Ce jeu est simple, il suffit de se rendre personnellement présent à cette histoire de Noël. J’y insiste, il n’est pas nécessaire d’y croire, il suffit de jouer le jeu.

 

Pour commencer, je vous invite à fermer les yeux. Vous êtes là, assis chez vous dans votre fauteuil. Prenez le temps de sentir les appuis de votre corps. Respirez calmement et profondément. Puis, imaginez que vous êtes dans la crèche. Vous y voyez entrer Marie et Joseph. Prenez le temps de les regarder. Prenez le temps de vous rendre présents à eux, présents à vous-même et présents ce qui se passe. Que faites-vous ? Que dites-vous ? Que ressentez-vous ?

 

Ensuite, imaginez la naissance de Jésus. En-visager-le. Vivez cet instant.

 

Restez-là un moment en présence de ces personnes ou, si vous préférez auprès de ces personnages, peu importe ici, car dans ce jeu, comme dans la Bhagavad-gîta, la Voie à suivre est personnelle.

 

Enfin, plongez vos yeux dans les yeux de Marie et laissez-la plonger les siens dans les vôtres. Refaites la même chose avec Joseph, puis avec Jésus. Laissez votre cœur parler. Laissez-le parler de cœur à cœur avec celui de Marie, avec celui de Joseph, puis avec celui de Jésus. Laissez-le entendre ce qui lui est dit. Ne jugez pas. Restez simplement présents. Laissez venir en vous tout ce qui vient : mots, images, émois, sensations, idées.

 

Dans un second temps, toujours les yeux fermés, posez-vous cette question : « et aujourd’hui si c’était à moi à raconter cette histoire, qu’en dirais-je ? ».

 

Pour vous aider, vous pouvez vous inspirer de ces questions : « Que ferais-je si Marie et Joseph venaient frapper à ma porte ? Que ferais-je s’ils voulaient me confier Jésus ? Que ferais-je s’ils me demandaient de l’aider à grandir ? Que ferais-je alors si Jésus m’invitait à le suivre ? Que pourrais-je répondre à ces nouvelles questions : pourquoi voudrait-il me rencontrer, moi ? Pourquoi voudrait-il entrer dans ma vie ? Que pourrait-il me dire ? Que pourrait-il me trouver pour avoir envie de venir à moi ? Que pourrait-il attendre de moi ? Et moi, que pourrais-je lui dire ? Que ferais-je s’il décevait mes attentes ? ».

 

Prenez le temps. Respirez et laissez vous respirer. Expirez et laissez-vous inspirer.

 

Et maintenant, ouvrez les yeux et racontez votre histoire de Noël.

 

Attention, je ne voudrais pas vous abuser. Ce jeu est aussi une pratique spirituelle et thérapeutique. Tout comme l’est le livre L’histoire sans fin, ce jeu est dangereux, car se mettre en scène est toujours se mettre en route. Celui qui s’y risque honnêtement aura besoin de toute cette année à venir pour la conter, son histoire de Noël. Je le sais parce que j’y joue déjà depuis longtemps.

 

Peu importe ce que je dis de Noël. L’enjeu est de vivre personnellement cette expérience. Pour le reste, à chacun sa vérité : pour l’un, il aura rencontré de réelles personnes, pour l’autre, il aura rencontré des personnages. Du point de vue du jeu, l’essentiel est l’expérience de la rencontre.

 

Jouer, en voilà une joyeuse et impertinente attitude pour 2025. Cela nous changera des sempiternelles résolutions que nous négligeons dès le 2 janvier et de nos bons vœux de paix, d’amour et de santé que nous nous empressons d’envoyer dans les basses-fosses de nos oublis.

Ne croyons plus de manière infantile en nos propres boniments et jouons avec le sérieux que met l’enfant dans ses jeux : « et si, aujourd’hui, c’était à moi à conter l’histoire de Noël, où m’emmènerait-elle ? ».

 

Que la narration de Noël nous guide jour après jour en cette nouvelle année.

 

Pour La Relève, Olivier.

 

Nos bons vœux.

 

Le jour est toujours déjà là au milieu de la nuit.

 

On ne cesse de le déclamer sous tous les tons : Noël symbolise la victoire de la lumière sur la nuit noire et de souligner à juste titre que cette symbolique n’est pas propre au christianisme. Le sapin symbolise ce qui ne meurt pas puisqu’il reste vert et vaillant. Il en va de même pour le houx et ses baies rouges. On décore le sapin de belles pommes rouges et de jolies boules de verre aux couleurs de la lumière. Le vert, le rouge et les reflets de lumière témoignent de la promesse d’un renouveau.

 

Tout cela est juste, à ceci près qu’on vend aussi des boules de sapin noires. Il n’y a pas que la crèche qui fait tache dans la vitrine de notre modernité. L’idée d’espérance elle aussi fait tache. Enfant, j’avais été impressionné par cette romaine qui, dans un Astérix, cherche du vert à lèvres, pour se refaire une laideur[1]. Je m’étais demandé ce qui peut nous pousser à aimer la laideur. Plus tard en écoutant Renaud, j’ai compris. Dans une chanson, il décrit un jeune homme un peu perdu, Slimane, et lui fait dire « j’aime que la mort dans cette vie d’merde, j’aime c’qu’est cassé, j’aime c’qu’est détruit, j’aime surtout tout ce qui vous fait peur, la douleur et la nuit[2] ». L’idée est juste : aimer ce qui fait peur et mal, la mort et l’horreur, afin de se blinder, afin de ne plus ressentir ce qui fait déjà mal en nos cœurs. Il n’y a souvent qu’un pas entre aimer la mort et la célébrer. Il y a plusieurs manières de crier « viva la muerte ». On peut le faire au son des bottes mais on peut faire au fond de ses pantoufles.

 

Noël en noir ou Noël en couleur ? Ce grand sapin, ce Roi de la forêt, est-il ténébreux ou lumineux ? Est-il vêtu de noir ou de pourpre ? Mais est-ce là la bonne question ? On pourrait préférer un Noël noir pour éviter toute déception. N’est-ce pas au plus profond de notre corps, à l’ombre de nos consciences, que nous cachons nos petits restes d’espérance ? Et à l’inverse, on pourrait préférer un Noël haut en couleur afin d’affirmer que tout va bien. N’est-ce pas derrière nos masques les plus scintillants que nous cachons nos plus profondes désespérances ?

 

Que le Noël chrétien symbolise lui aussi la promesse de la lumière, c’est certain. Mais annonce-t-il pour autant la énième victoire du jour sur la nuit ? Pas tout à fait, car à y regarder de plus près la promesse qu’il annonce parle d’autre chose. Noël n’annonce aucun retour. Il n’annonce pas le retour du roi. Il ne promet aucune restauration. Il annonce un nouveau possible. Noël n’est pas un évènement qui a lieu à chaque solstice d’hiver. Noël ouvre le temps au sein de son rythme cyclique. Il brise la roue du karma. Il n’y a de Noël qu’aujourd’hui. Ou pour le dire autrement, chaque aujourd’hui peut être Noël. C’est cette bonne nouvelle qu’on fête.

 

Loin d’annoncer la victoire du jour sur la nuit, Noël nous rappelle que la lumière est déjà là en chacun de nous. Cette lumière est l’étincelle divine que Dieu pose en chaque être vivant. C’est aussi la parole que Dieu sème en chaque personne et c’est encore la présence de Dieu qui sourd en chacun de nous. Un sauveur ne nous est pas venu il y a bien longtemps à la façon dont César a franchi le Rubicond. Il ne s’agit pas d’un fait mondain, mais d’une réalité spirituelle. Il est venu hier dans la grande histoire des Hommes pour qu’on comprenne qu’il nait à chaque instant en chacun de nous, dans notre petite histoire. Noël n’est pas un évènement dont on se souvient. On ne commémore pas Noël, on fête Noël.

 

Le sauveur qui nait en chacun de nous n’est pas un roi qui demande à être servi. Il n’est même pas un pasteur qui assume une fonction de serviteur, car servir est encore une manière d’être roi. Pourtant Jésus ne cesse d’utiliser l’image du bon pasteur. Il n’y a pas de contradiction. Jésus peut être pasteur parce qu’il est aussi et avant tout agneau. Dans le Noël historique ce sont un homme, une femme, des bergers et des animaux qui ont pris soin du petit Jésus. Ce texte ne nous dit pas seulement que pour qu’un enfant grandisse il doit être porté. Il décrit le type de relation que Dieu noue avec nous. En se présentant comme agneau, en naisant dans une étable en présence des bergers, Jésus nous pose une question : « dans le fond qui prend soin de qui ? ». Est-ce Dieu qui prend soin de l’Homme ou est-ce l’homme qui prend soin de Dieu ? Qui guide qui ? Jésus nous révèle que s’il peut nous guider, nous aussi nous pouvons le guider. Mieux, il nous dit qu’il ne peut nous guider que parce que nous pouvons le guider.

 

Nous ne comprendrons pas cela tant que nous pensons que le pasteur nous soumet à son bon vouloir ou à son « nous vouloir du bon ». Noël nous pousse à grandir et à sortir de l’infantilisme. Jésus n’est pas le pasteur d’un troupeau de moutons bêtes et dociles. Il ne mène pas un troupeau d’egos grégaires. Il invite chaque personne à être forte, libre et unique. Les roitelets l’ont compris : les sages, les mages, s’en émerveillent et viennent se délester de leurs oripeaux, Hérode en tremble et verse le sang. 

 

Jésus ne réclame aucun trône. Il ne prétend à aucune fonction de chefferie. Il ne donne pas de leçon. On se souviendra de la syro-phénicienne qui lui en donne une. On se souviendra de son étonnement face au centurion romain qui lui dit qu’un mot de sa part suffit. Jésus n’impose aucune loi. Il attire notre attention sur l’Esprit qui souffle. Ne nous y trompons pas, il nous parle moins de l’esprit de la loi que de l’Esprit qui anime celui qui la lit et la commente. C’est du Souffle qui va et vient sans qu’on ne sache ni d’où il vient, ni où il va qu’il nous parle. Laisser Jésus naître en nous, c’est respirer avec le Souffle. C’est en papotant avec l’Esprit qu’on y verra clair - non au sens où il nous dirait que faire mais au sens où il nous interroge sur ce que nous allons faire pour rester vivants.

 

Nous sommes dans l’obscurité, dans l’âge noir et opaque de Kali. Les crises que nous vivons nous sidèrent. Nous ne savons que faire, que penser, que dire. Il est tout aussi vain de ne rien espérer pour ne rien regretter que d’espérer le retour de ce qu’on regrette. Jésus est l’antidote qui nous délivre à la fois de l’attente du retour du roi et de toute emprise du cynisme. Aucune idéologie ne tient devant lui. Son royaume n’est pas de ce monde. Il n’est pas venu pour nous asservir mais pour nous délivrer de l’opacité où nous plongent ceux qui prétendent nous guider. Il est en effet des lueurs qui enténèbrent plus profondément que la nuit noire.

 

Jésus n’éclaire aucune voie. Il nous rend lumineux de cette lumière vivante qui confond les pâles lueurs qui nous lient aux ténèbres. Il est le chemin, non au sens où il n’y aurait qu’une seule voie, mais au sens où il ouvre en nous un chemin unique. Il ne nous y guide pas. Il marche avec nous sur de nouveaux chemins inédits. Il ne connait pas la route que nous empruntons. Il nous accompagne. Il l’arpente pas à pas avec nous. Il y partage nos joies et nos peines, il est avec nous nuit et jour, il boit la même eau fraiche et avale la même poussière que nous. Il place sa confiance en nous.

 

Fêter Noël c’est prendre la main de Dieu pour l’aider à faire ses premiers pas en nous. C’est alors que tout change et que tout bascule. Soudainement on ne sait plus qui tient la main de l’autre. On ne sait plus qui soutient l’autre. Est-ce ma main qui est dans la sienne ou est-ce la sienne qui est dans la mienne ? Peu importe, lui et moi nous ne sommes plus seuls au milieu de la nuit.

 

C’est à partir de cette relation que tout prend sens et que tout prend forme. Je ne suis plus un être désorienté qui cherche son Orient et qui, tel un papillon, se consume aux lumières artificielles. A leur manière, d’autres grands sages nous dispensaient une leçon similaire. Pour Socrate, Tchouang-Tseu, Patanjali ou encore le Bouddha, il s’agit aussi de se libérer des instances qui font la loi en nous. Nous n’avons nul besoin de roi ou d’influenceur pour être sauvés. Notre dharma, notre destinée, notre existence, est entre nos mains dès qu’on s’affermit face à nos peurs et qu’on se libère de nos dépendances. Peu importe notre passé, la question ne porte pas sur la restauration, mais sur la libération : comment faire aujourd’hui pour être vivant ou pour revenir à la vie ?

 

Dieu n’est ni le Père Noël qui viendrait combler nos désirs, ni le Grand Inquisiteur qui viendrait juger nos errances, ni un superhéros qui nous permettrait de faire l’économie de ce que nous avons à vivre. Il vient discuter avec nous. Il s’interroge avec nous sur le comment faire avec notre passif, avec cette situation, avec ce que nous avons fait et ce que nous n’avons pas fait, avec ce que nous avons subi et avec ce qui se donne à vivre aujourd’hui. Il fait apparaître un espace au sein même de la chaine des causalités. En parlant avec nous, Il nous permet de décoïncider avec notre karma. Ce moment de dialogue où rien n’est joué et où tout se joue nous permet de réaliser notre dharma – c’est à-dire d’entrer dans notre filiation spirituelle : d’y devenir libre et d’y être cocréateur. De cette mise au large, de cet espace d’existence, surgit alors de nouveaux possibles. Mais là, Dieu fait un pas en retrait, car Il ne nous forcera pas la main. Il ne fera rien à notre place, car Il ne nous dédouane ni de notre liberté ni de nos responsabilités. C’est à nous à choisir entre vie et mort. C’est à nous à nous défaire des spirales de la peur, de l’attachement et de la haine. Et c’est encore à nous à aller par-delà nos définitions du bien et mal, nos logiques du mérite et nos principes de justice.

 

Il n’est d’autre chemin pour sortir des spirales infernales que d’ouvrir le temps du pardon. Par-delà le don, par-delà ce qui nous est donné à vivre, nous pouvons offrir le pardon, ce qui mène à un au-delà de ce qui nous est donné à vivre. Le pardon ouvre des possibles que Dieu n’a pas encore potentialisés. C’est à cet acte créatif qu’Il nous invite, car c’est là qu’il nous rejoint et œuvre avec nous. « A vous de jouer », nous dit-Il en coéquipier.

 

Spinoza disait que c’est en rendant les autres libres qu’on devient libre. Noël exprime que c’est à moi à faire le premier pas : je ne pourrai faire advenir cette communauté d’Hommes libres qu’en me détournant de ce qui me lie aux ténèbres. La vraie nuit noire est en moi.  « Y descendre, tu dois », dirait Maître Yoda. C’est au fond de ma nuit noire que germe Noël. C’est dans cette nuit noire, là où comme Joseph et Marie, je ne trouve rien pour me soutenir, ni maison ni pain, rien si ce n’est un abri à bestiaux, que j’éprouve que Noël est la promesse d’un toujours déjà là. Ce n’est pas d’une « maison du pain » (Bethlehem) que je dois attendre mon salut. Hans et Gretel en témoignent, une maison de pain cache derrière ses saveurs épicées un piège mortel. Le pain qui sauve est Celui qui croit en nous quand nous éprouvons la nuit et qui croît en chacun de nous quand, comme Marie et Joseph, en nous abandonnant à la nuit, nous découvrons qu’elle ne peut retenir la lumière. C’est à ce moment que tout commence : il y eut une nuit, il y eut un jour, jour un.

 

Noël n’est pas la victoire du jour sur la nuit. C’est la présence de la lumière du jour au milieu de la nuit. Peu importe la nuit, ne cherchons plus à la vaincre. Ne perdons plus notre temps à guetter l’aube. N’attendons pas le jour pour renaître. Ne gâchons plus notre liberté en la confiant aux bonimenteurs. Soyons vivants et généreux dès maintenant. Soyons vivants et lumineux de cette poussière d’étoile dont nous sommes tous faits.   

 

En dé-couvrant en nous cette étincelle divine qui résiste à tout enténèbrement, nous découvrons qu’en chaque être vivant, malgré ce qu’il fait ou a pu faire, malgré sa propre errance, bat en lui, aussi, cette même étincelle divine. Puissions-nous dès maintenant aider Dieu à faire ses premiers pas en nous. Forts de cette bonne nouvelle allons à la rencontre de tous ceux qui errent dans la peur, car c’est en les y rencontrant que nous pourrons tous, Dieu y compris, vivre de joie. Dans la tradition indienne, on se salue en se disant Namaste, ce qui veut dire « mon âme (le Divin qui est en moi), salue ton âme (le Divin qui est en toi) ». Quelle belle manière de rappeler que c’est en bénissant Dieu en chaque être vivant qu’on prend soin des autres, du monde et de soi.

 

Nous vous souhaitons un très joyeux Noël. Que Noël s’accomplisse chaque jour en chacun de nous. Qu’il en aille ainsi dès maintenant, durant toute l’année 2024 et à jamais.

 

Pour La Relève, Olivier

 

[1] Astérix en Helvétie.

[2] Renaud, Deuxième génération.  

Triduum pascal.  

Les conférences sur le Triduum pascal données par Emmanuel Falque au printemps 2023 au monastère Saint Remacle sont accessibles sur Youtube: 

du haut en bas, du Dimanche Saint au Jeudi Saint

Bonne écoute! 

https://youtu.be/zs6IcDK78UI

 

https://youtu.be/mptWGdM-2vs

 

https://youtu.be/db8S4dk3-Z4 

 

https://youtu.be/MyrXwoot-kc

Du neuf pour l'an neuf. Nos bons vœux 2023.

 

Ces jours-ci sont des jours que j'aime tout particulièrement. Vous me connaissez, les fêtes de fin d'année n'y sont pour rien. Je me demande souvent ce que veut dire cette expression " bonnes fêtes de fin d'année". Serait-ce la fête elle-même que nous célébrons? La question se pose vu que les années nouvelles n'amènent rien de neuf et que les années passées n'emportent pas avec elles les malheurs qui y sont arrivés. Rien de neuf non plus dans mes propos. Le Qohèlet le tenait déjà en son temps. 

 

Et pourtant, ces jours m'enchantent. Mais pourquoi, alors? J'aime le solstice d'hiver parce que la nature elle-même témoigne que c'est au plus profond de nos nuits froides et noires que la lumière s'accroît. Nos ancêtres ne s'y sont pas trompés. Pas de fête de la fête, mais une fête de la lumière. Une fête qui nous décentre de nous-mêmes. Une fête qui nous rassemble et nous recentre autour de la Vie vivante. 

 

La portée symbolique de cet évènement naturel me met aussi en joie. Nous traversons tous des marais sombres. Dans "L'histoire sans fin", le jeune Bastien traverse une dure épreuve. Et ce n'est qu'en allant voir le néant qui le rongeait qu'il pût recouvrer son élan de vivre et sa liberté intérieure. Ce récit est un récit de Noël. C'est une étoile qui nous guide vers le lieu où la lumière fuse. Ce récit nous rappelle que les ténèbres ne peuvent contenir la lumière. Nous avons besoin de ces récits d'espérance pour vivre. La lumière est un symbole de l'espérance. C'est aussi pour cela qu'on la fête.

 

Nous avons donc d'un côté la nature et de l'autre le récit symbolique. Ce qui relie la nature et le symbole est l'Homme, l'humain. Mais où trouver en l'humanité cette lumière? Rien de neuf sous le soleil! Hier comme aujourd'hui, à voir comment va le monde on peut s'en désoler. N'y aurait-il pas de lumière en l'Homme? 

 

N'allons pas trop vite. L'Homme est un être de la nature et en tant que tel il a en lui, lui aussi, une part de lumière. On ne la voit pas dans nos média car la lumière se vend mal - ce n'est pas une surprise car elle se donne! Il est infantile de conclure que puisqu'il y a de l'obscurité, c'est qu'il n'y a pas de lumière. La lumière n'élimine pas l'obscurité, elle en révèle la vanité. Et partant, elle nous permet de faire un choix, s'y résigner ou s'en détourner. 

 

La lumière nous permet de faire un choix, mais il n'y a de chemin et de vie que dans la lumière. Les passions tristes de l'obscurité n'offrent aucune voie. Il n'y a rien à vivre dans la mort, dit Sauron dans "Le seigneur des anneaux". Il n'y a rien à y trouver, rien à y comprendre, rien à y chercher. 

 

L'homme est appelé à s'illuminer, à atteindre l'illumination et à se diviniser nous disent, chacune à leur manière, les voies de l'Orient et de l'Occident. Mais il y a bien des raisons de trébucher sur ce chemin. Vivre n'est pas simple. Trop souvent, nous acceptons de vivre comme des morts-vivants. C'est pour nous aider à cheminer qu'on pose des actes rituels. Pour le chrétien, tout passe par la nativité. L'espérance s'est incarnée, le verbe se fait chair, c'est cela qu'on célèbre. 

 

Il y a trois bonnes nouvelles, ou plutôt une bonne nouvelle qui se décline sous trois modalités, celle de la nature, celle du symbole et celle de l'humanité. L'année nouvelle ne sera nouvelle qu'à condition qu'on la vive en vivant de et dans la lumière. Ou pour le dire autrement, qu'à condition de témoigner là où on est, et peu importe le là où on est, de cette lumière. L'année nouvelle ne sera nouvelle que si on sort de notre soumission aux "passions tristes". Elle ne sera nouvelle que si on résiste à notre fascination pour le côté obscur de la Force. L'année nouvelle ne sera nouvelle que si on y est vivant. 

 

Le retour de la lumière n'est pas un évènement qui a eu lieu. Certes le solstice d'hiver est passé, Mais ce qu'il nous dit ne l'est pas. Au niveau du symbole, le retour de la lumière est un évènement qui a lieu maintenant, si tant est qu'on accepte d'en témoigner. Sommes-nous prêts à répondre à la nature en incarnant ce symbole? Pour le chrétien, la naissance de Jésus est un évènement qui peut arriver en chacun de nous. Suis-je prêt à l'accueillir, à le prendre dans mes bras et à le laisser naître en moi ?

 

C'est à chaque instant que peut avoir lieu le retour de la lumière. Mais nous sommes lents à la détente. Heureusement, la nature et nos rites nous le rappellent chaque année. La nature nous aide à symboliser ce retour et nos rites nous aident à vivre de et dans cet évènement.    

 

La Noël est une fête qui célèbre la victoire de lumière sur l'obscurité, celle de la vie sur la mort et celle du Messie sur les ténèbres. Cette fête est la condition à toute nouvelle année. Soyons vivants, témoignons de la lumière! 

 

Joyeux Noël et bonne nouvelle année.

 

Pour la Relève, Olivier.